Comment finançait-on la construction d’une cathédrale il y a 800 ans?

Il est revenu le temps des cathédrales. Enfin, si le temps des bâtisseurs de nefs est passé, il s’agit à présent de reconstruire les dégâts infligés par le feu à la toiture de Notre-Dame de Paris lundi soir, et de remplacer la flèche qu’il a dévorée avant de la précipiter dans son brasier. Sitôt la frayeur enfuie, Emmanuel Macron a promis de lancer le chantier nécessaire pour réparer le visage tuméfié, mutilé de cette cathédrale, l’une des plus pensionnaires de la capitale. Bien sûr, de tels travaux requièrent main-d’oeuvre et savoir-faire avant tout. Ces deux domaines seront du ressort des spécialistes. Celui de l’argent relèvera en revanche de la souscription. Il y a quelques heures, les promesses de dons avoisinaient déjà le milliard d’euros, dont 500 millions sortant des poches des trois plus grandes fortunes françaises. 

Souscription encouragée par l’Etat, promesses de dons enregistrées sur des plateformes numériques, émotion populaire relayée médiatiquement, la reconstruction de Notre-Dame de Paris s’inscrira dans l’époque que le bâtiment a réussi à atteindre. Mais comment a-t-on fait, à l’origine, pour construire ce lieu de culte aux vastes dimensions? Comment a-t-on financé le « manteau d’églises« , pour reprendre l’expression d’un chroniqueur de l’époque, et plus précisément de cathédrales, dont s’est revêtue l’Europe au Moyen-Âge? Le groupe d’historiens médiévistes veillant sur le site Actuel Moyen-Âge ont entrepris de répondre à cette question du financement de la construction des cathédrales ce jeudi matin à travers une suite de tweets et un article. 

« Economie du salut » 

L’historien Mathieu Lours, auteur notamment du Dictionnaire des cathédrales, éclaire pour BFMTV.com le livre de compte de ces travaux d’une si grande ambition: « Les cathédrales sont, pour l’essentiel, construites sur fonds propres. L’Eglise a des biens, les ecclésiastiques ont des terres importantes ». Et les prélats mobilisent cette puissance terrienne pour en tirer les revenus nécessaires pour initier l’ouvrage. On vend le produit des champs et plus important encore, les coupes de bois permettent de récolter des sommes supplémentaires et de disposer du matériau indispensable afin de faire éclore les forêts de charpentes.

« Mais ces revenus assurent seulement l’ordinaire du chantier, permettent de mettre en route le chantier », commente l’historien qui détaille les deux moyens employés pour satisfaire le reste des dépenses: « Soit on va chercher dans la cassette personnelle de l’évêque, soit on se tourne vers les riches ou la masse des fidèles, qui vont donner en échange de cérémonies funéraires ou lors d’adoration de reliques ». Il faut dire qu’autour de la foi se développe toute une « économie du salut », d’après l’expression de Mathieu Lours: en ajoutant sa pierre à l’édifice, on pense se garantir l’Eternité et la vie dans l’Au-delà. 

Cadeaux embarrassants 

Cependant, pour un ecclésiastique du XIIe ou XIIIe siècle, il est des dons plus embarrassants que d’autres. Actuel Moyen-Âge raconte ainsi que dans les années 1160, alors qu’on commence seulement à fonder Notre-Dame de Paris, la communauté des chanoines parisiens est agitée à deux reprises par des débats animés autour de la provenance de sommes proposées. Tout d’abord, on parle d’un certain Thibaut « le riche », désireux de verser une petite fortune à la cause. Mais si Thibaut « le riche » a beaucoup à offrir, il n’a pas tout pour plaire: il est usurier, une profession réprouvée par l’Eglise. Les prêtres imposent à l’évêque, Maurice de Sully, de rejeter ce cadeau douteux ou, tout du moins, d’y mettre des conditions. En conséquence, Thibaut doit faire pénitence publique, crier dans les rues qu’il se repent de ses activités, puis rembourser les particuliers floués. Après quoi, il donne le reste pour la cathédrale à venir.

L’autre litige découle de la générosité des prostituées. Des hommes d’Eglise peuvent-ils accepter l’argent des passes? On s’accorde au bout du compte sur une solution pour le moins étonnante: oui, on peut recevoir les sommes apportées par des prostituées à condition que les femmes concernées ne soient pas trop maquillées. 

Les rois préféraient fonder des abbayes

Mathieu Lours n’a pas vérifié ces anecdotes par lui-même mais nous confirme que ces controverses ne sont pas rares durant le chantier: « En 1180, un chanoine dit qu’il n’est pas possible de recevoir l’argent des usuriers ou des menteurs, par exemple ». 

Un acteur brille par son absence dans ces différents schémas: le roi de France. Celui-ci semble n’être nulle part au moment de payer pour les cathédrales. « Les rois de France ont pu aider financièrement ponctuellement mais il n’y a jamais eu de financement régulier d’une cathédrale par un organisme de l’Etat », resitue notre spécialiste. « Il ne faut pas oublier qu’il n’y a pas eu de fiscalité étatique permanente avant la fin du XVe siècle et Louis XI ». Et les monarques, comme le très pieux saint Louis avec l’abbaye de Royaumont, préfèrent souvent fonder des abbayes, qui garderont davantage trace de leur règne que les cathédrales. Pour ce souverain, le pari a d’ailleurs été gagnant: comme Notre-Dame de Paris, l’abbaye de Royaumont est elle aussi toujours debout.


Source:https://www.bfmtv.com/societe/comment-financait-on-la-construction-d-une-cathedrale-il-y-a-800-ans-1675931.html

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